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« Replacez l’humain au centre…gouverner, c’est aussi libérer les cœurs » : ce que le jeune journaliste Mahussi Capo-chichi attend du Président Romuald Wadagni

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À la veille de son investiture, le futur Président du Bénin reçoit une adresse poignante de Mahussi Capo-chichi. Entre aveu de méfiance démocratique et espérance citoyenne, ce plaidoyer du jeune journaliste appelle Romuald Wadagni à rompre avec la politique de la peur pour ériger un septennat sous le signe de la liberté, de la dignité pour la jeunesse et de la réconciliation nationale.

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REPLACER L’HUMAIN AU CENTRE

Monsieur Romuald Wadagni,

C’est mû par un amour viscéral pour notre patrie que je m’autorise à vous adresser le présent message. Il se peut que je ne sois qu’un anonyme à vos yeux, un simple journaliste et militant voué à la cause démocratique. Néanmoins, en votre qualité de futur « Père » de la nation, vous conviendrez avec moi que la voix de chaque fils ou de chaque fille de ce pays revêt une certaine importance. J’ignore si cet écrit parviendra jusqu’à vous, mais à l’ère des réseaux sociaux, le champ des possibles est infini. Je nourris cet espoir et je me livrerai à vous avec la même sincérité que si vous vous trouviez face à moi, la main sur le cœur.

Monsieur Wadagni, le 24 de ce mois, vous serez officiellement investi de la charge de Président de la République du Bénin. Je tiens, de prime abord, à vous faire une confidence : je ne vous ai pas accordé mon suffrage. À vrai dire, je me suis abstenu de tout vote. Cet état de fait ne procède nullement d’un manque de civisme de ma part, bien au contraire. La raison de mon abstention réside dans le fait que, selon mon analyse, il n’y avait pas de véritable alternative le jour du scrutin. Vous étiez, dans l’absolu, l’unique candidat d’envergure. En face, le candidat n’était, pour emprunter une expression familière que du «maïs».

Les résultats officiels m’ont d’ailleurs donné raison et, fait plus révélateur encore, le parti FCBE de votre adversaire s’est rallié à vous il y a quelques jours. Depuis l’année 2019, j’éprouve une réelle préoccupation quant à nos processus électoraux, lesquels restreignent la pluralité des candidatures et, par conséquent, la confrontation des projets de société. Peut-être vous aurais-je accordé ma voix si une véritable bataille d’idées avait eu lieu face à des adversaires de votre stature. Cependant, comme le veut l’adage, «ce qui est fait est fait». Quoi qu’il en advienne, vous présiderez aux destinées de l’ensemble de vos concitoyens, y compris de ceux qui ne vous ont pas choisi et de ceux qui ne croient pas en vous. C’est précisément parce que je demeure convaincu que nous pouvons encore améliorer notre situation, afin de prévenir de futures crispations, que je prends la parole aujourd’hui. Mon propos (long) s’articulera autour de la liberté, de l’emploi des jeunes et de la cohésion nationale.

« Le but de la politique est de rendre la vie humaine possible, puis de la rendre bonne. » Aristote.

Monsieur Wadagni, une frange considérable de vos concitoyens est aujourd’hui en proie à la peur. Il s’agit de la crainte de s’exprimer, de dénoncer, de formuler une critique ou d’émettre la moindre opinion sur la gestion de la chose publique.

Cette appréhension s’est installée de manière insidieuse à la suite de l’adoption et de l’application de la loi portant Code du numérique. De nombreux citoyens se sont retrouvés incarcérés pour des délits d’opinion. Ce qui a transformé cette loi en une véritable épée de Damoclès suspendue au-dessus de nos têtes. Je conçois parfaitement qu’il faille réprimer la diffamation, le harcèlement et autres dérives. Toutefois, vous conviendrez avec moi que la privation de liberté doit demeurer l’exception au sein d’une République. Si, au moindre prétexte, l’on condamne des individus à de lourdes peines d’emprisonnement, c’est l’État qui se prive de forces vives et ce sont des familles entières qui se disloquent. Je vous exhorte par conséquent à œuvrer pour une révision de cette loi, dans le noble but de sanctuariser la liberté d’expression et d’information. Je vous suggère de privilégier des sanctions moins coercitives, notamment des peines pécuniaires, et de réserver l’option carcérale aux actes qui menacent périlleusement la paix.

S’agissant des travailleurs, je suis lucide quant au fait que vous ne restaurerez sans doute pas le droit de grève, pourtant garanti par notre Constitution ; accordez-leur néanmoins la latitude de manifester leur mécontentement sans s’exposer à la répression. Le 1er mai dernier, les manifestations syndicales ont subi des restrictions regrettables. Si les travailleurs se voient dénier le droit d’exposer et de dénoncer les maux qui gangrènent leurs secteurs respectifs, ils perdront tout épanouissement professionnel, et la productivité s’en ressentira inévitablement. Je vous enjoins, une fois investi du pouvoir, de réexaminer leur situation. En effet, une classe laborieuse accablée par le mal-être ne saurait être profitable à quiconque au sein de la société.

Pour mener à bien son action, un chef d’État a certes besoin de soutiens, mais il a plus encore besoin d’esprits critiques, de ceux qui osent souligner les dysfonctionnements afin qu’il y remédie. C’est à ces derniers qu’il convient d’accorder la plus grande attention, bien plus qu’aux courtisans qui applaudissent par opportunisme et par insincérité.

La dernière révision constitutionnelle a instauré une trêve politique dont les corollaires se révèlent d’une grande sévérité. Une telle disposition exclut toute réflexion politique et empêche l’organisation de plusieurs millions de Béninois qui, durant six années, ne partageraient pas la vision du pouvoir en place. Quel espace temporel leur restera-t-il pour se structurer, élaborer des contre-propositions et convaincre l’électorat ? Je vous recommande de vous pencher sur cette problématique, car il y va de l’essence même de notre liberté politique. Croyez-moi, cet enjeu revêt une importance tout aussi capitale que la construction d’infrastructures routières.

Monsieur le futur Président, j’appartiens à ceux qui estiment qu’un développement balayant d’un revers de main les libertés individuelles et collectives évince l’humain de l’action publique. Ce qui ne saurait constituer un horizon désirable. Je doute fort que vous aspiriez à présider aux destinées d’une population meurtrie, ayant le sentiment d’être asphyxiée par l’arsenal législatif et de vivre confinée dans une prison à ciel ouvert.

« Trouver sa place dans la société, c’est d’abord avoir un emploi. » Lionel Jospin.

Monsieur Wadagni, vous qui avez assumé les prestigieuses fonctions de ministre des Finances au cours de la décennie écoulée, vous disposez assurément de rapports et d’enquêtes étayant le constat que je m’apprête à dresser. La grande majorité de la jeunesse béninoise subit un emploi précaire et mal rémunéré. Une autre frang est, quant à elle, plongée dans le chômage. Lors de votre tournée, vous avez d’ailleurs évoqué ces jeunes qui peinent tragiquement à joindre les deux bouts. Il ne s’agit nullement de cas isolés ; il suffit d’arpenter nos rues pour en prendre la pleine mesure. Monsieur le futur Président, plusieurs milliers de jeunes perçoivent une rémunération bien en deçà du SMIG, établi à 52 000 francs CFA. C’est en puisant dans ce maigre pécule qu’ils doivent se rendre à leur travail, s’habiller, se nourrir, se déplacer alors que le litre d’essence frôle le seuil des 1 000 francs. À ce sombre tableau s’ajoute la loi sur l’embauche, qui semble pencher excessivement en faveur des entreprises, au détriment des travailleurs.

La question de l’emploi s’impose comme l’un des sujets de préoccupation majeurs. Notre jeunesse endure d’indicibles souffrances. Comment parviendront-ils à fonder une famille et à s’épanouir sans fuir leur propre pays ? Monsieur le futur Président, j’ai parcouru avec attention votre projet de société et, pour faire preuve d’une totale franchise, je ne suis pas convaincu par les solutions d’urgence proposées pour inverser cette tendance. Une jeunesse désœuvrée (et je précise bien qu’elle n’est point paresseuse) constitue un péril pour la nation tout entière et hypothèque d’emblée la réussite de l’ensemble des projets qui graviteront autour d’elle.

L’illustration la plus probante de cette carence en emplois décents dans notre pays réside dans la montée en puissance de la cybercriminalité. Un fléau que le régime finissant a combattu par des incarcérations massives. Est-ce là la solution à ce mal profond ? À leur sortie de détention, ces jeunes se heurteront de nouveau à un marché du travail catastrophique. Le risque de récidive est dès lors plus qu’élevé.

L’autre corollaire dramatique de cette situation est la fuite des cerveaux. La plupart des jeunes que je rencontre sont engagés dans des démarches d’immigration vers l’Occident, en quête de lendemains meilleurs. Certains n’hésitent pas à abandonner leur profession pour se lancer dans cette aventure. Tous ces brillants esprits qui nous quittent représentent une perte incommensurable pour notre patrie. Et une richesse pour les pays qui les accueillent.

Monsieur Wadagni, je vous conjure de vous saisir de cette question avec la plus grande urgence et d’y apporter des solutions structurelles. S’il s’avère nécessaire d’y consacrer l’intégralité de votre septennat, faites-le. Une jeunesse incapable de générer de la richesse ne permettra jamais à notre pays de connaître un véritable essor économique. Il vous incombe d’en créer les conditions préalables.

« Pour construire une société harmonieuse, il est essentiel de libérer nos cœurs de l’intolérance, de cultiver la compassion, d’accepter la diversité. » — Amadou Hampâté Bâ.

Je conclurai mon message par un vibrant appel à la cohésion nationale. Monsieur Wadagni, vous n’ignorez rien du climat délétère qui prévaut actuellement sur le plan national. Nombre de nos frères et sœurs se trouvent contraints à l’exil pour des motifs divers, au premier rang desquels figurent les raisons politiques ; d’autres croupissent en prison pour des querelles politiciennes. Des journalistes et des militants subissent le même sort. Comme je le soulignais précédemment, l’emprisonnement et la peur doivent impérativement demeurer des exceptions. Un chef de l’État qui privilégie la voie du dialogue et qui se refuse à installer une terreur permanente ne fait aucunement aveu de faiblesse. Bien au contraire.

Ainsi que l’a récemment écrit l’artiste Don Metok dans une lettre adressée au président sortant, il s’avère important de définir un cadre propice au retour au bercail de tous les fils de la nation, et de libérer ceux qui se trouvent incarcérés pour des délits d’opinion ou des motifs politiques. Mes pensées vont au professeur Joël Aïvo, dont le savoir serait bien plus profitable à nos étudiants qu’aux murs d’une cellule ; je songe également à Comlan Sossoukpe, à Reckya Madougou, à Sébastien Ajavon, et à tant d’autres. Il vous faudra résolument opter pour la réconciliation, afin d’asseoir votre gouvernance sur le socle solide de la fraternité et de la concorde.

Pendant que nous nous déchirons dans des querelles intestines, les terr ristes (que l’on pourrait comparer aux « marcheurs blancs ») progressent inexorablement. Unissons nos forces pour sauvegarder l’intégrité de notre territoire. Réconcilions-nous également avec les nations voisines, car sans une lutte concertée et solidaire, aucun de nos États ne saurait s’en sortir.

Nous chérissons tous profondément notre pays. Replacez l’humain au centre de l’action publique et donnons-nous la main pour cheminer vers des pistes de solutions pérennes.

Il nous appartient, dans un élan collectif, de boucher de nos doigts la jarre trouée que nous avons héritée, de panser nos meurtrissures et de recoller les morceaux de notre tissu social fracturé.

Monsieur Romuald Wadagni, je vous souhaite un immense courage dans l’accomplissement de votre tâche. Je vous remercie.

….

Mahussi Capo-chichi.

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